Le patrimoine industriel, une richesse normande

Un patrimoine « industriel » ? Pour être aujourd’hui largement admis, ce concept fut longtemps une idée neuve en France, défendue seulement par quelques pionniers qu’inspirait une prise de conscience plus précoce outre-Manche. Car suite à la grande vague de désindustrialisation qui, dans les années 1960-1970 frappa notamment le textile normand, c’était à qui ferait disparaître au plus vite les bâtiments témoins de cette activité déchue, jugés sans intérêt architectural sinon stigmatisés comme lieux d’exploitation des classes laborieuses, alors que plus d’une fois c’est leur ancienne main-d’œuvre qui en entretiendra la mémoire et même participera à leur mise en valeur…

Outre un textile enraciné ici de longue date, c’est aussi toute une industrie née début xxe siècle qui va progressivement se trouver rayée du paysage normand : songeons à la sidérurgie caennaise ou rouennaise, à l’imposante centrale électrique de Yainville, aux chantiers navals de la Seine ou encore, plus récemment, aux barrages de la Sélune, victimes d’une révision écologique des cours d’eau.

À l’heure du bilan, saluons l’initiative d’un François Burckard, directeur des archives de la Seine-Maritime, qui dès 1980 suscita l’inventaire de ce qui restait : de nombreux sites encore, vu la densité du tissu industriel régional, notamment au fil des rivières dont la force hydraulique avait permis l’installation de moulins devenus ensuite usines. Saluons aussi, pour l’un de ces établissements, la persévérance de l’universitaire Serge Chassagne, qui parvint à sauver, avec son équipement en état de marche, l’ancienne corderie de Notre-Dame-de-Bondeville et à obtenir sa transformation en un spectaculaire musée vivant où tout s’anime au rythme de l’énorme roue mue par le Cailly. Ailleurs, des monuments emblématiques comme « la Foudre », filature géante de Pouyer-Quertier, ou, à Elbeuf, la manufacture de drap Blin & Blin ont été heureusement conservés et reconvertis.

Il y a aussi des ruines, comme les restes « gothiques » de la filature Levavasseur, au bord de l’Andelle, retenue par la mission Bern et promise à une mise en valeur touristique par le Département de l’Eure. Inscriptions au titre des Monuments historiques, reconversions, campagnes de fouilles comme pour la métallurgie de l’Orne, c’est parfois aussi un patrimoine vivant, à l’activité maintenue. Est-il pour autant suffisamment connu ? Ce numéro, réalisé en lien avec le service Patrimoine du conseil régional, que nous remercions, invite à en découvrir la richesse et la diversité.

Jean-Pierre CHALINE, professeur émérite d’histoire,
Sorbonne-Université

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